Voici le treizième épisode du Manège enchanté.
Dans le douzième épisode, Joseph raconte Clara son amie d’enfance et Juliette son amour enfui.

Quelques années auparavant, j’avais lu un truc pas croyable sur un type qui avait réussi

à convaincre un ferrailleur, qu’il avait le pouvoir de lui vendre la Tour Eiffel.

Cela se passait dans les années vingt.

Le bruit courrait à l’époque que la belle dame coûtait une fortune à entretenir, l’humidité la faisait rouiller et il fallait sans cesse la réparer.

Le petit malin avait fait croire à ce brocanteur, que la ville de Paris voulait vendre son monument le plus précieux, en pièces détachées, mais, expliquait-il avec force arguments, il fallait être discret sur la transaction, car les Parisiens furieux s’ils venaient à apprendre la nouvelle, auraient sans doute provoqué une émeute.

Ils aimaient leur Tour de fer.

Le pigeon flairant la bonne affaire fit un chèque sans poser plus de questions, en toute discrétion.

Lorsqu’il s’aperçut qu’il s’était fait gruger, il eut tellement honte de sa crédulité, qu’il ne porta même pas plainte.

Le rêve quoi !

À l’époque où j’avais lu cet article j’y avais à moitié cru, cela me paraissait aberrant que l’on puisse être naïf au point de penser qu’un monument pareil puisse être vendu à un quidam, mais depuis, mon expérience m’avait prouvé qu’on pouvait vendre n’importe quoi à n’importe qui.

Lorsque je revins à la vie, je recommençais à surveiller les infos dans le journal, le bruit courrait que le Brésil songeait à libéraliser les mines d’Amazonie.

Les seuls qui gueulaient c’étaient les peuplades enfouies au fond de la forêt amazonienne, ceux qui ne connaissent même pas l’iPhone, des gens peu curieux de la culture moderne vous voyez, cette merveilleuse société qui nous rend si heureux.

De toute façon je ne risquais pas de leur porter grand préjudice. Je n’avais pas un cheveu sur la tête qui songeait à s’emmerder à parcourir la moitié du globe terrestre, pour me retrouver empalé par des moustiques et autres bestioles épouvantables.

J’en avais rien à faire de leurs mines.

Je comptais bien rester sur une terre civilisée et ne surtout pas toucher à ces saloperies de tunnels.

Les corons très peu pour moi.

Par contre j’avais un problème urgent à régler, car recevoir des pigeons, pardon des clients dans ma bagnole pourrie n’était pas envisageable.

Je devais trouver une poire.

J’avais à peu près retrouvé mon poids, je me mis au sport, j’étais encore jeune, je devais me refaire une santé.

J’achetais des baskets, investissement minimum pour un gain maximum.

Deux mois après j’avais retrouvé mon allure d’athlète, enfin pas loin, je pouvais retourner sur le marché de la drague.

Je ne tardais pas à ferrer un poisson, une femme mûre qui avait de beaux restes et était loin d’être pauvre, exactement ce qu’il me fallait.

 

Je la séduisis sans difficulté et arrivais à la convaincre en ayant l’air de refuser, vous voyez ce que je veux dire, de me louer un superbe bureau sur la plus belle avenue du monde.

Modeste toutefois, il ne faisait que cent quarante mètres carrés, mais suffisants pour épater ses relations.

Je fis beaucoup d’efforts pour lui être agréable, après tout j’étais son dernier espoir d’atteindre l’extase, sans me vanter.

Ça ne vous intéresse pas, vous préférez que j’évite les détails, j’ai compris.

Elle me présenta au Tout-Paris, je les invitais dans mon modeste bureau des Champs Élysées.

Cette seule adresse suffisait à les faire baver, ils étaient curieux et se demandaient comment je pouvais gagner autant de fric.

Ma rombière était discrète, pas le genre à se vanter de m’entretenir.

Une fois que j’avais réussi à les coincer dans mon bureau, autour d’un déjeuner apporté par le Trois Étoiles d’en face, ils étaient faits comme des rats, je leur vendais tout ce que je voulais.

En trois mois je m’étais complètement refait avec une prime en plus.

 

Belote, rebelote et dix de der, le compte off-shore et hop, Tournicoti, Tournicoton, disparu Zébulon.

Une merveille ce manège enchanté, moi en tout cas je l’étais, enchanté.

Quoi encore ? Vous avez l’air dubitative, vous ne me croyez pas ? Vous pensez que je vous baratine ? Et dans quel but ?

– Je ne sais pas, mais c’est quand même un peu énorme vos histoires non ? Tous les coups que vous avez montés fonctionnent, vous vous en sortez à chaque fois sans une égratignure. Vous séduisez qui vous voulez. Vous me menez en bateau c’est ça ? Vous cherchez quoi, à m’impressionner ? Parce que si c’est votre idée, c’est complètement raté, les escrocs ne sont pas ma tasse de thé figurez-vous !

– Ce n’est pas parce que votre père a fait de la taule que vous devez me parler comme si on avait élevé les cochons ensemble ! Ne me croyez pas, j’en ai rien à foutre ! Ce n’est pas moi qui suis venu vous chercher. Si vous pensez que je mens, nous n’avons plus rien à nous dire. Gardien !

– Non, excusez-moi, je me suis emportée, je suis désolée, vous avez raison. Mais avouez que c’est difficile à croire tout de même.

– Peut-être, mais c’est la stricte vérité, c’est comme ça, j’ai toujours eu de la chance dans l’arnaque, c’est peut-être pour ça que d’instinct je suis allé dans cette voie, je ne sais pas. Je peux vous assurer que tout est vrai, d’ailleurs vous pourrez facilement le vérifier en consultant les archives des journaux, je vous donne les dates si vous voulez.

– Non c’est bon, continuez s’il vous plait.

– Je choisis les Caraïbes pour nouvelle villégiature, c’était une destination qui m’avait toujours fait rêver. Ses immenses plages de sable blanc, sa mer transparente, ses palmiers, ses hôtels cinq étoiles luxe et leurs cocktails servis sur des transats à la plage, avec leur petit parasol planté dans le verre et surtout ses touristes américains pleins aux as et qui s’en vantaient en plus. Je me sentais comme un poisson dans l’eau bleue et tiède.

J’avais eu le temps d’emporter tout mon fourbi, pas le bureau, mais tout le reste, les costards, le papier à en-tête. Je louais la plus belle suite et fidèle à mon habitude arrosais copieusement le personnel, qui par voie de conséquence m’adorait.

Je repérais quelques volailles à plumer.

Je n’ai jamais été doué pour l’anglais, c’est un gros défaut quand on évolue dans l’international, c’est même rédhibitoire, mais je n’y peux rien je suis réfractaire à cette langue, une question de longueur d’onde paraît-il, je ne sais pas, mais en tout cas je suis franchement infirme de ce côté-là.

 

Je devais avoir dans les seize ans, lorsque mon prof d’anglais convoqua ma mère et lui demanda si j’étais con par nature ou si je le faisais exprès.

Cet homme d’une grande finesse d’observation et de pédagogie plut instantanément à ma mère, je crus qu’elle allait lui en coller une. Non pas qu’elle fut inquiète de ce qu’un prof puisse me maltraiter, elle s’en foutait carrément, elle avait dépassé ce stade, mais là elle était vexée, elle répondit donc à ce membre du corps professoral, qu’elle ne savait pas si c’était intentionnel de ma part de faire si peu d’efforts pour apprendre cette langue, mais qu’en revanche elle était convaincue que mon prof n’avait aucune conscience de son manque de pédagogie. Ma mère l’informa que pour remédier à cette situation embarrassante pour ses élèves, elle allait informer sa hiérarchie de son incapacité à enseigner, de façon à ce qu’il ait la possibilité de choisir une voie plus en adéquation avec ses faibles ressources intellectuelles.

Voilà ! Donc je finis l’année avec des zéros à toutes mes interros, pas de chance c’était l’année du fameux BAC G, l’appréciation de ce prof ne m’aida pas dans l’obtention de cet examen, je réussis néanmoins d’extrêmes justesses grâce aux maths.

Ma mère a toujours eu tendance à se mêler de mes affaires, me mettant souvent dans une situation intenable.

Voici un autre souvenir pénible. Vers l’âge de sept ans, elle m’inscrivit dans un club de foot, elle devait estimer que c’était bon pour mon physique et que le sport d’équipe forgerait mon caractère. Moi j’aurais préféré le judo, mais comme d’habitude elle se moquait de mon avis.

Je n’aimais pas particulièrement ce sport et pour ce qui était du groupe, il m’emmerdait déjà considérablement à l’école, alors le retrouver le mercredi ressemblait plutôt à un calvaire.

J’y allais donc à reculons, jusqu’au jour où je rencontrais Jérémy, il était dans ma classe, c’était vraiment un type sympa, gentil, un peu timide, mais marrant quand on le connaissait mieux. D’une part j’avais apprécié qu’il ne se joigne pas aux autres pour se foutre de ma gueule à propos de mon père inconnu des radars et par ailleurs il faisait preuve d’à peu près autant d’enthousiasme que moi pour ce sport auquel il avait également été inscrit contre son gré, ce qui le rendait d’autant plus sympathique à mes yeux.

Nous sommes devenus vraiment potes, il habitait près de chez moi, nous nous sommes mis à faire le trajet ensemble matin et soir.

Sa mère travaillait dans l’entreprise de la mienne, elle était technicienne de surface, le mot savant pour dire femme de ménage. Le niveau de vie de cette famille n’était pas très éloigné du nôtre, vu que Jérémy contrairement à moi avait un père.

Enfin bref, je l’aimais bien, c’était mon pote.

Ma mère elle, ça l’emmerdait que je sois copain avec le fils d’une de ses employées, elle pensait sans doute que je divulguais des secrets défense sur son entreprise ou notre famille je ne sais pas, en tout cas ça ne lui plaisait pas et elle ne se gênait pas pour me le dire, ce dont je me foutais éperdument.

Mais bon, elle remettait ça tout le temps sur le tapis et ça finissait par me gonfler.

J’ai commencé à me poser des questions quand j’ai atteint l’âge de douze ou treize ans je crois. J’étais toujours pote avec Jérémy, elle continuait à me les briser menues et je ne comprenais toujours pas pourquoi elle s’acharnait, d’autant plus qu’en dehors de ce cas de figure particulier, elle en avait rien à foutre de ce que je faisais. Ça m’a mis la puce à l’oreille.

J’allais souvent chez Jérémy, j’aimais bien l’ambiance chez lui, sa mère était très sympa, bien plus que la mienne, elle m’accueillait toujours très gentiment, même si je me doutais qu’être le fils de sa patronne y contribuait, mais je l’aimais bien et puis c’était un cordon bleu, ça me changeait des plats préparés par Findus que me fourguait ma mère à tout bout de champ. Son père était plutôt cool aussi, pas trop chiant.

Un jour où ma mère visiblement surexcitée m’avait encore pris la tête à propos de Jérémy, j’ai décidé de la suivre, pour voir.

Je n’ai pas été déçu, elle était partie retrouver le père de mon pote qu’elle embrassait à bouche que veux-tu, dans une petite rue excentrée. J’étais écœuré, elle avait essayé de m’éloigner de la seule personne qui me donnait des marques d’amitié, tout ça parce qu’elle s’envoyait en l’air avec son père.

Et comme à l’époque je n’étais pas le type insensible que je suis devenu, j’étais triste pour la mère de mon copain et pour lui par la même occasion.

Ma mère avait fait Strike.

Depuis j’ai perdu Jérémy de vue. Comme pour beaucoup d’autres la vie nous a séparés, je crois que ni lui ni sa mère n’ont su la trahison de leur père et mari.

L’attitude d’une mère est fondatrice des relations amoureuses qu’aura son fils plus tard.

En ce qui me concerne, elle a été destructrice.

Je considérais à partir de ce jour maudit que ma mère était une salope et toutes les femmes avec elle.

 

Mais revenons à nos Caraïbes.

Quelle merveille !

Des Américains à tous les coins de rue.

Ils sont formidables ces gens d’outre-Atlantique, ils ne pensent qu’au fric. À se demander pourquoi je ne suis pas né aux États-Unis, c’était un pays taillé sur mesure pour moi.

Je me sentais comme sur la terre promise, entouré de tous ces Yankees.

J’en faisais des tonnes, ils adoraient ça. Quand je rencontrais un type, dans les cinq minutes il me tombait dans les bras, comme si on était les meilleurs amis du monde. C’était d’une facilité déconcertante, car la difficulté dans ce genre d’entreprise est d’être crédible, or quand tous ces gens pétés de tunes vous disent bonjour comme si vous étiez amis d’enfance, forcément ça crée un terrain de confiance.

 

J’avais élaboré une escroquerie assez sophistiquée, mais qui me semblait bien correspondre aux goûts des Amerloques.

Il fallait que je les impressionne, ces gens-là étaient revenus de tout, ils connaissaient la plupart des investissements juteux, ils étaient tellement avides qu’ils se renseignaient en permanence et avaient les connexions pour ça, c’étaient loin d’être des abrutis et ce n’était pas un petit Frenchy qui allait leur en apprendre.

J’avais entendu parler d’un truc tout nouveau, les Terres rares.

Qu’est-ce que c’est ?

Ce sont des métaux, composants indispensables aux appareils de haute technologie, comme les batteries de nos smartphones par exemple, enfin des vôtres parce que pour l’instant l’administration pénitentiaire ne nous en fournit pas.

Donc ces métaux se trouvent dans la terre, mais au moment où je m’y intéressais, les exploitants avaient été obligés de fermer certaines mines sous la pression des écolos, car le fruit de leur exploitation, très polluante, avait été déversé accidentellement, répandant des milliers de litres d’eau radioactive dans la nature.

Le cours s’était donc effondré.

J’informais incidemment mes nouveaux amis que je détenais des actions acquises à bas prix sur le marché et proposais de leur revendre dans ma grande générosité, à un prix tout à fait raisonnable. Mes beaux bordereaux achevèrent de les convaincre.

Il était évident que le cours remonterait dès que les écologistes auraient trouvé un terrain d’entente avec les gouvernements.

Ces métaux étaient indispensables à l’industrie moderne, n’importe quel type doué de raison ne pouvait imaginer qu’on les laissa tomber.

 

L’avantage quand vous négociez sur un produit nouveau, c’est que les clients ne peuvent pas vraiment faire les malins en vous opposant leur savoir sur la question et si par malheur vous tombez sur le spécialiste, c’est vraiment pas de bol, dans ce cas-là vous vous couchez.

Cela n’a pas été le cas et une fois de plus je me suis fait un petit pactole.

J’avais du temps devant moi, je m’étais renseigné, le cours n’était pas près de remonter, je fis donc le tour de la volaille.

Lorsque j’eus arnaqué un maximum de monde, je repartis fier comme Artaban de l’autre côté de l’Atlantique.

Quelle ne fut pas ma surprise devant le comité d’accueil à Roissy, certes pas celui que je préfère, la brigade financière était là et m’attendait de pied ferme.

Voilà, vous voyez que je ne vous raconte pas de salades, un des Américains que j’avais ferrés se révéla être une taupe du FBI.

Pour une fois je n’avais pas eu de bol, il y avait une bande d’escrocs qui sévissait dans les Caraïbes, le coin était sous surveillance, j’en fus pour mes frais.

La brigade financière avait fait le rapprochement entre mes deux identités, d’où les quinze ans de cabane dont j’écopais. Comme en plus il n’était pas question que je leur refile le pognon, ils l’avaient mauvaise.

Moi je m’en foutais, je voulais retrouver le fric en sortant.

L’inspecteur était plutôt sympa, assez étonné par mes exploits, il me demandait plein de détails et semblait fasciné.

Au bout de plusieurs semaines d’interrogatoire, nous étions assez proches pour que je lui propose en plaisantant à peine de monter un coup tous les deux, il déclina.

Ce qui m’avait mis dedans, c’était d’une part mon avidité à posséder encore plus de fric et d’autre part le travail en solo.

Du temps de notre association avec Sylvain, nous avions échappé plusieurs fois aux poulets grâce à notre instinct.

À deux il y en avait toujours un plus vigilant qui entrainait l’autre à laisser tomber un coup foireux. C’était également le cas avec Emmanuelle, nous avions renoncé à vendre plusieurs appartements parce qu’on ne sentait pas le type.

Mais là j’étais seul et la solitude n’est pas bonne conseillère.

 

Je m’apprêtais donc à passer les prochaines années en prison, je vous assure que je n’étais pas joyeux.

Sachant qu’en plus, personne ne viendrait me voir, c’était plutôt dur à avaler.

Les débuts furent difficiles.

 

En prison il faut tout de suite pisser autour de son territoire, sinon vous êtes foutu.

J’avais eu l’habitude de me défendre à l’école, mes petits camarades n’étaient pas tendres avec moi, comme je vous l’ai raconté.

Ça m’avait fait un bon apprentissage, depuis je m’étais développé question muscles, après quelques raclées de part et d’autre, on s’est bien entendu.

Voilà, vous savez tout de moi.

 

À jeudi 😉 CS

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