Voici le onzième épisode du Manège enchanté. Dans le dixième épisode Joseph explique comment son père lui arrache sa fille, après quinze jours de cohabitation avec le bébé et comment il reprend ses activités une fois arrivé à Paris.

Je vous ai parlé de ma tante ?

Oui je l’ai déjà évoquée, mais pas en détail.

Elle débarqua le jour de l’enterrement de ma mère.

J’étais tellement étonné de voir arriver cette inconnue,

que je n’ai même pas pensé à lui demander comment elle avait appris sa mort.

Elle était sa cadette de deux ans. Mes grands-parents, les deux vieux dont je vous ai déjà raconté la vie avec un certain engouement, qui vous a sûrement donné envie d’aller vous promener dans la montagne basque, étant originaires de cette région, ma mère et sa sœur y vivaient enfants.

Je dois vous confesser que je suis parfaitement injuste à l’égard de ce pays, il est sûrement magnifique et mérite sans doute d’être visité, je ne l’ai pas vu sous le bon angle c’est tout.

Je n’en revenais pas que ma mère ne m’ait jamais parlé de sa sœur, mes grands-parents non plus d’ailleurs.

Ma tante m’expliqua qu’enfants elles menaient une vie très heureuse, à courir dans les montagnes dès l’école finie et à gambader à travers la campagne avec les moutons de leurs parents qu’elles gardaient régulièrement, aidées d’un Border coli, un de ces chiens très appréciés des bergers pour leur habileté à diriger les moutons.

Quand vint l’adolescence, la situation devint plus complexe, ma mère restait raisonnable et docile, tandis que ma tante contestait régulièrement l’autorité paternelle en refusant de se plier aux ordres de mon grand-père, préférant de loin aller au village du coin voir les garçons, plutôt que garder les bêtes.

Un jour lorsque ma tante avait quinze ans et ma mère dix-sept, mes grands-parents leur demandèrent de mener les moutons en haut de la montagne, le printemps était arrivé, il était grand temps de les mettre au pâturage.

Ma mère obéit sans discuter, ma tante c’était autre chose, elle avait une autre idée en tête pour passer la journée, un garçon bien entendu. Elle rechigna disant qu’elle avait du travail pour le collège, qu’elle n’avait jamais le temps de faire ses devoirs, que si ça continuait comme ça elle allait redoubler.

Ma mère devait tenir de mon grand-père cette manie de la claque facile, car il n’hésita pas à en coller une si belle à ma tante qu’elle valdingua sur le mur, s’écorchant le bras, sans gravité toutefois.

Elle commença à gueuler comme un veau, mon grand-père l’avait fracassée contre le mur, elle allait porter plainte pour coups et blessures et ainsi de suite.

Mon grand-père exaspéré et néanmoins conscient de sa force préféra la laisser aux prises avec ma grand-mère et sortit. Celle-ci ne céda pas et la menaça de l’enfermer dans la chambre qu’elle partageait avec ma mère.

De guerre lasse ma tante rendit les armes, seulement voilà, elle était têtue et très attirée par le garçon.

Elle fit un marché avec ma mère, si elle la laissait partir et gardait seule les moutons avec le chien, ma tante ferait la vaisselle pendant un mois.

Elle savait qu’elle touchait son point faible, ma mère détesta toute sa vie les tâches ménagères, plus encore dans son enfance, car ma grand-mère était franchement pénible avec sa maniaquerie de paysanne, ça ne lui était d’ailleurs pas passé lorsque j’étais enfant.

Ma mère accepta le marché.

Seulement la météo était aussi peu fiable que maintenant et les paysans ne s’y intéressant pas plus à l’époque, ne se fiaient qu’à leur expérience et leur instinct.

Mais ce jour-là l’instinct de mon grand-père se montra défaillant.

Ma mère commença son ascension tranquillement, les moutons se montraient calmes, le chien les surveillait de près.

Elle avait accepté de bonne grâce le marché de ma tante, car elle adorait se retrouver seule dans la montagne avec les bêtes.

Elle n’était pas du genre à avoir peur de son ombre, c’était plutôt une téméraire, le genre garçon manqué vous voyez, sous ses airs dociles, elle faisait pas mal de conneries, accompagnée ou non de ma tante.

Par contre elle avait une grande conscience du devoir. Si mes grands-parents lui assignaient une tâche, elle s’astreignait à la remplir de son mieux.

Elle savait que les moutons étaient leur seule fortune et puis elle aimait ces bêtes totalement inoffensives, elle se sentait bien en leur compagnie.

Elle grimpait donc, ce qui à son âge ne lui coûtait pas beaucoup d’efforts, gravir ces côtes abruptes lui semblait facile et elle aimait avant tout, une fois arrivée en haut du chemin de terre, découvrir les étendues de prairies à perte de vue et surtout le sommet des montagnes au loin.

Elle ne se lassait jamais de ce spectacle.

 

À travers le récit de ma tante, je ne reconnaissais pas ma mère.

L’évocation de cette jeune fille émerveillée par la magnificence de la nature, provoquait en moi ce sentiment étrange de ne pas reconnaitre cette femme dure, qui avait pour seul horizon l’immeuble en face.

 

Lorsque le tonnerre commença à se faire entendre, il était trop tard pour rebrousser chemin.

Ma mère craignait une chose, pas deux, une seule, l’orage.

Au début elle espéra que ce fut seulement un avion qui passait, malheureusement les roulements de tambour s’intensifièrent très rapidement.

Elle commença à franchement paniquer aux premiers éclairs.

Le Border Coli était un bon chien de berger, mais le cheptel était important, mon grand-père était un éleveur réputé dans la région pour la quantité de moutons qu’il possédait et qu’il menait tambour battant.

Le chien ne pouvait pas faire le travail seul.

Ma mère tétanisée ne pouvait plus faire un mouvement, elle avait trouvé refuge dans une bergerie abandonnée et regardait médusée les éclairs strier le ciel devenu noir.

Elle était aveuglée par les larmes, qui inondèrent ses joues bien avant la pluie.

L’orage ne dura pas très longtemps comme c’est souvent le cas dans les montagnes, mais il était trop tard lorsqu’enfin le ciel redevint calme

 

Les animaux ressentent nos émotions, on ne peut plus en douter et les moutons qui sont derniers dans la chaine alimentaire, n’ont que la peur pour survivre.

Ils sentirent très vite la panique chez la jeune fille et s’affolèrent, or l’affolement est souvent source de danger, mortel en l’occurrence, car la montagne a l’inconvénient majeur d’être bordée de précipices.

Le chien ne put rien faire contre cette propension qu’on ces ovidés à se suivre inexorablement.

Ils se jetèrent tous dans le ravin, pas un ne réchappa.

Lorsqu’elle retrouva ses esprits, ma mère ne put que constater le désastre.

Le chien Paco tournait en rond rendu fou par cette débandade, il avait l’air de s’en vouloir, lui qui pourtant n’y était pour rien.

Ma mère en larmes reprit le chemin en sens inverse, accompagnée de Paco dont la tête basse ajoutait à sa tristesse. Elle imaginait inconsolable, la peur des moutons entrainés dans leur chute, se sentait coupable de n’avoir rien pu faire pour sauver ces pauvres bêtes innocentes.

Elle était affolée à l’idée de devoir apprendre le drame à ses parents et d’être obligée d’impliquer sa sœur qui n’était pas rentrée entre temps.

Mes grands-parents étaient ruinés.

Ils purent garder leur maison in extremis, mais ma grand-mère passa le reste de ses jours, tant qu’elle en eut la force, à faire des ménages et mon grand-père travailla pour les autres fermiers.

Il avait perdu son honneur.

Quand elle rentra, ma tante comprit tout de suite que la situation était catastrophique, elle découvrit avec stupeur les conséquences de son insouciance.

Mon grand-père ne lui adressa pas la parole, il ne lui donna pas de correction, elle aurait préféré. Il la mit dehors, l’envoya chez une lointaine cousine dans le Vercors où elle serait fille de ferme, son avenir ne lui importait plus, il n’avait plus désormais qu’une fille.

Il interdit à ma mère de communiquer avec sa sœur.

Elles reprirent contact plus tard, lorsque mon grand-père ne pouvait plus les en empêcher, trop tard, les ponts étaient rompus, les conséquences de cet épisode de leur vie avaient été si dramatiques, qu’elles restaient séparées pour toujours.

Elles se revirent pourtant au moment où ma mère tomba enceinte de moi, c’est pour cela que ma tante était au courant de l’identité de mon père, mais elles ne retrouvèrent jamais leur complicité d’enfant et finirent par se perdre de vue.

C’est par curiosité qu’elle était venue à son enterrement, elle voulait me rencontrer.

Elle était très différente de ma mère, je pense que je l’aurais bien aimée si je l’avais mieux connue. Elle était drôle, beaucoup plus sympa et moins sévère que sa sœur, ce qui n’était pas difficile.

Sa plus grande qualité fut de m’apprendre qui était mon père, mais ça je vous l’ai déjà raconté.

Je l’ai perdue de vue aussi vite que je l’ai rencontrée.

 

J’ai perdu le fil de ce que je disais, je deviens gâteux ma parole, ah oui Israël !

 

C’est un drôle de pays, j’y suis resté le temps de me faire fabriquer de nouveaux papiers et une nouvelle tronche. J’avais quelques connexions sur place qui me furent très utiles.

J’aurais bien aimé y poursuivre mes activités, mais je me suis vite rendu à l’évidence que si je ne me méfiais pas, ce serait moi le dindon de la farce, ils ne sont pas commodes les israéliens et beaucoup plus forts que moi question arnaque, je préférais ne pas trop m’y frotter.

 

Je repartais pour la France avec une nouvelle identité, je pus enfin choisir un prénom qui me plaisait, Raphaël, je sacrifiais ma belle chevelure.

Je revins donc le crâne rasé, équipé de lunettes. Méconnaissable.

Je m’installais à Paris, la ville de l’anonymat, quoi de mieux pour un fugitif ?

 

Au début je me tins à carreau, j’en avais largement les moyens. Je logeais dans un petit hôtel de Saint germain des Près, j’adorais ce quartier de rupins. Je me régalais dans les petits restaurants qui courraient les rues.

 

Puis une chose en entrainant une autre, au hasard des rencontres, je me mis à jouer au poker dans une des célèbres caves du quartier.

C’est un jeu pour lequel j’ai toujours été doué.

Ma capacité à bluffer me favorisait largement.

 

Au départ les autres me prenaient pour un cave, ça me distrayait, je jouais le jeu pour mieux les plumer. Ça ne les a pas amusés longtemps, ils commençaient à faire la gueule, mais l’un de mes compagnons de jeu flaira le bon coup, si j’étais doué pour bluffer au poker, je pouvais le rejoindre sur un autre projet.

Je me méfiais, car je n’avais pas vraiment les moyens de me gourer, j’étais dans le collimateur, j’avais intérêt à faire gaffe.

Il mit le temps, mais finit par me convaincre.

C’était un truc à la con genre Boneto vous voyez ?

Pas un truc de mon niveau, mais je m’emmerdais et je vous l’ai déjà dit quand je m’ennuie je me mets en danger.

 

J’ai donc accepté de jouer le baron dans cette arnaque aux touristes.

Mais pourquoi accepter ce truc débile alors que j’étais plein aux as ?

Mon pote était repéré par les flics du coin qui en avaient marre que les visiteurs étrangers viennent se plaindre.

Il s’est fait choper et moi avec.

Quel con !

Bon, comme ça j’ai pu tester ma nouvelle tronche et mon identité.

Le fichier ne m’a pas reconnu, j’en ai été quitte pour quelques sueurs froides, le problème étant que désormais j’étais repéré sous mon nouveau nom, si je voulais reprendre mes activités, j’avais intérêt à la jouer fine.

 

À vrai dire c’est une période de ma vie où j’étais sérieusement déprimé. Je me sentais très seul, j’avais perdu ma fille, mes potes, j’étais comme qui dirait sans emploi, bref pas au mieux de ma forme.

Il fallait que je me refasse, mais je n’avais aucune idée, zéro, nada.

À jeudi 😉 CS

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