Voici le neuvième épisode du Manège enchanté. Dans le huitième épisode Joseph s’est enfui avec sa fille et a été mal reçu par sa propre mère.

– Bonjour Joseph, cela fait cinq semaines aujourd’hui que j’ai commencé à venir vous rendre visite.

− Le temps passe vite avec vous, merci pour les fruits.

− De rien, je vais répondre à une question que vous m’avez posée à ma dernière visite.

− Je suis tout ouïe

− J’ai réalisé que j’étais injuste, vous allez très vite comprendre pourquoi.
Vous aviez raison, je ne viens pas vous voir de façon tout à fait désintéressée, il est question de ma vie passée et je ne suis pas honnête en vous le cachant.

Lorsque j’étais enfant je voulais devenir danseuse.
Dès l’âge de quatre ans je ne pensais qu’à ça, j’imitais les danseuses classiques devant la glace, je disais qu’un jour je danserais à l’opéra.
Je devais avoir six ans, lorsque ma mère m’expliqua que le mercredi suivant nous irions à un goûter d’anniversaire d’une fille de ses amis qui avait mon âge. À l’époque j’étais farouche et je boudais à l’idée d’aller passer l’après-midi avec des enfants que je ne connaissais pas, mais j’étais bien élevée et ne refusais pas ce que ma mère exigeait.
Le mercredi en question sur le trajet qui durait une vingtaine de minutes, je n’ouvrais pas la bouche, certes je faisais ce que ma mère voulait, je n’avais pas le choix, mais je marquais ma désapprobation par mon silence, elle n’essaya pas de me sortir de mon mutisme.
Lorsque nous entrâmes dans ce que je pensais être un appartement, je vis toutes les petites danseuses vêtues de tutus roses qui faisaient des exercices d’assouplissement en tenant de la main une barre fixée à un miroir qui couvrait les murs de la pièce.
Elles se reflétaient partout, j’en voyais cent alors qu’il y en avait tout au plus une quinzaine.
Je restais bouche bée et me tournais vers ma mère, qui hilare en voyant ma tête, me tendit un tutu, rose lui aussi et des chaussons demi-pointes.
Je me changeais sur un banc et avançais timidement vers le professeur, une femme qui me paraissait âgée. Elle portait des chaussettes tirebouchonnées sur ses collants, elle m’impressionnait.
Elle me fit tenir la barre comme les autres et je passais une heure à imiter les mouvements de ma voisine, qui exécutait devant moi les pas indiqués par la professeur.
Ce furent les plus belles années de ma vie.
Tous les mercredis ma mère m’emmenait prendre mon cours de danse, à mon plus grand bonheur.
J’étais douée et promise à entrer à l’opéra, Petit Rat, mon rêve prenait forme.

Le jour de mes douze ans, vers six heures, je fus réveillée par des coups violemment frappés à la porte de l’appartement que nous habitions avec mes parents, mon cœur battait à toute allure, je me précipitais dans leur chambre, mon père était déjà à la porte d’entrée, ma mère complètement affolée ne comprenait pas de quoi il s’agissait, moi non plus bien sûr, c’était d’une violence effrayante pour une petite fille de mon âge.
Mon père semblait aussi paniqué que nous ce qui n’était pas rassurant. Après quelques minutes d’hésitation il finit par ouvrir, car les coups sur la porte d’entrée allaient réveiller tous les voisins.
Un homme en noir lui agita une sorte de badge sous le nez en lui intimant l’ordre de les laisser passer, il s’agissait de la brigade financière.
Ils étaient au moins une dizaine, ils fouillèrent partout, ils entraient dans toutes les pièces y compris dans ma chambre, ils dérangeaient tout, vidaient les tiroirs et les étagères sans dire un mot, c’était terrifiant.
Ils emportèrent les ordinateurs et tous les papiers en rapport avec le travail de mon père, ils lui passèrent les menottes et l’emmenèrent en garde à vue.
J’étais pétrifiée face à ma mère en larmes.
Elle se précipita sur le téléphone et passa la journée à essayer de trouver de l’aide auprès de ses amis et connaissances, en vain.
Pour ma part je restais prostrée dans ma chambre toute cette journée qui devait être ma fête, une belle fête pour mes douze ans et que mon père avait gâchée.
Il fut jugé et condamné à quinze ans de prison. Il avait détourné des secrets industriels de l’entreprise pour laquelle il travaillait et les avait revendus à la concurrence.
Le jugement était très sévère selon son avocat, mais par malchance l’entreprise qui l’accusait était extrêmement influente et avait obtenu une peine aberrante.

Mon rêve avait disparu, j’en voulais à mon père.

Ma mère qui ignorait tout de ses activités, commença par ne pas y croire, elle demanda à le voir, on lui autorisa une visite au bout d’un mois.
Mon père criait son innocence.
Ma mère finit par se rendre à l’évidence, il lui mentait depuis le début de leur relation, elle accepta le jugement et demanda le divorce qu’elle obtint sans difficulté.

Les vrais problèmes, c’est ensuite qu’elle les connut.
Elle avait rencontré mon père à l’âge de dix-sept ans, il l’avait convaincue contre l’avis de mes grands-parents de se reposer entièrement sur lui, il lui affirmait qu’il subviendrait toujours à ses besoins, qu’elle n’aurait jamais à travailler.
Elle tomba rapidement enceinte.
Lorsque mon père fut incarcéré, elle regretta amèrement de l’avoir écouté, car à tout juste trente ans elle se trouvait sans ressources, avec une petite fille sur les bras. Elle n’avait plus les moyens ni le temps de reprendre des études. Mes grands-parents n’étaient pas riches ils l’aidèrent comme ils le purent, mais ce n’était pas suffisant.
Elle se fit engager comme caissière au supermarché.
Oui une de ces gourdes que vous aimiez embarquer dans vos sales coups !

Envolés les Petits Rats et l’Opéra de Paris.
Je détestais mon père, ma mère aussi était furieuse contre lui.
Donc pendant dix ans j’ai refusé de le voir.

L’an dernier, mon professeur de pénal, je suis en fac de droit, a décidé de nous faire visiter une prison. Il tenait à ce que nous soyons confrontés assez tôt à nos futurs clients, en tout cas, il souhaitait que nous abordions le milieu carcéral. J’hésitais beaucoup à me joindre à eux, je faillis me faire porter pâle, mais finalement la curiosité me poussa à les suivre.

Cette visite a changé ma vie.

Je ne vous fais pas de dessin, je sortais de mon cocon, car ma mère s’était toujours débrouillée pour que je ne manque de rien. Bien sûr je ne regorgeais pas de cadeaux ni de tout ce qui était superficiel, mais j’avais l’essentiel et m’en contentais. J’avais surtout son amour.

Ce jour-là, je touchais du doigt ce que signifiait l’enfer de l’incarcération.
Notre professeur avait usé de toutes ses influences pour nous obtenir cette visite. Nous étions triés sur le volet, une petite dizaine pas plus.
La première chose qui m’impressionna c’était le bruit. Les hurlements, les objets frappés contre les portes métalliques, le vacarme assourdissant.
Nous n’entendions rien que le bruit.
En prison les nouvelles vont vite, le directeur avait beau avoir essayé de cacher le plus longtemps possible notre venue, la nouvelle s’était répandue comme une trainée de poudre. Les détenus étaient surexcités de voir de jeunes bleus comme nous, de la chair fraiche.
Ils étaient comme le fauve à l’affût de sa proie et nous nous sentions chassés du regard et de la voix.
J’étais très mal à l’aise, au bord du malaise.
La culpabilité me prenait de plein fouet.
J’étais coupable, coupable de l’avoir abandonné, lui qui ne m’avait jamais fait de mal, qui m’avait protégée tant qu’il avait été là. Peut-être même qu’il avait pris ces risques pour mon confort et mon avenir.
Je respirais avec difficulté dans cette atmosphère étouffante où tous ces gens payaient leur dette à la société comme vous actuellement. Mon regard a complètement changé à partir de ce jour-là.

J’ai demandé à voir mon père.
J’ai obtenu une visite deux semaines plus tard.
Je suis arrivée sur le parking de Bois-d’Arcy tôt le matin, il y avait déjà beaucoup de monde. Les visiteurs attendaient dans leur voiture que les portes de la prison ouvrent. Lorsque le gardien venait annoncer qu’il était l’heure, les gens sortaient de leur véhicule sans précipitation.
C’était le début d’une longue attente.
Premier portique de sécurité, fouille, salle d’attente où nous étions parqués. Deuxième portique et deuxième fouille, on nous demandait si l’on avait des colis des lettres à remettre au détenu. Deuxième salle d’attente et puis enfin l’appel de notre nom.
Nous entrions tous dans la salle de parloir, un couloir de part et d’autre d’un mur vitré équipé d’hygiaphones. Nous nous asseyions aux places désignées et les prisonniers entraient.
La première visite fut un choc.
Pendant que je vieillissais de dix ans, il en avait pris vingt.
Il était très ému, je voyais qu’il retenait ses larmes. Il ne paraissait pas en bonne santé, mais faisait bonne figure. Depuis presque dix ans personne n’était venu le voir. J’avais été un monstre d’égoïsme, je l’avais condamné sans lui laisser la moindre chance de se défendre, par un égocentrisme forcené.
Je ne pouvais m’empêcher de pleurer, à mon grand désarroi. Je me trouvais lamentable.
Je lui demandais pardon, il me répondait que je n’y étais pour rien, j’étais encore une enfant à l’époque des évènements. Il m’expliqua qu’il s’était laissé entrainer dans cette histoire, qu’il regrettait tellement ce qu’il nous avait infligé et qu’il méritait son sort.
Il est mort il y a six mois, je suis allée le voir toutes les semaines jusqu’à son décès, je n’ai pas réussi à combler le retard que j’avais pris, je n’ai pas pu le sauver.
Voilà, vous savez tout.
Vous avez raison, si je suis ici aujourd’hui c’est parce que j’essaye de combler le vide qu’il a laissé, pauvre illusion bien entendu.

− Je comprends mieux votre motivation maintenant. J’aurais bien aimé que ma fille me recherche comme vous l’avez fait pour votre père, malheureusement ça n’a pas été le cas.
Je ne lui en veux pas.

À jeudi 😉 CS

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