Voici le douzième épisode du Manège enchanté. Dans le onzième épisode Joseph raconte la jeunesse de sa mère dans les montagnes basques avec sa tante.

Je ne vous ai pas parlé de Clara.

Ah Clara !

J’avais treize ans lorsque j’ai fait sa connaissance.

Elle avait débarqué en milieu d’année et était venue s’asseoir à côté de moi.

Je m’asseyais toujours seul au fond de la classe, j’ai pas trop aimé quand elle s’est installée sans me demander mon avis, mais au bout de cinq minutes on commençait à se gondoler de rire.

Très rapidement le prof nous sépara, mais nous étions devenus comme les deux doigts d’une main.

Nous avons fait les pires conneries et ce n’était pas toujours moi qui en étais à l’origine.

Clara avait de l’imagination pour deux.

À l’époque j’étais déjà un voyou, mais j’avais encore une certaine confiance dans la vie.

Clara regorgeait de vitalité, je l’adorais, mais comme une sœur vous voyez, pas de sexe entre nous, non, nous ne pensions pas à ça, nous étions beaucoup plus préoccupés par les âneries que nous pouvions imaginer.

Ses parents ne m’appréciaient pas plus que ça, mais ne disaient rien.

Elle était même venue passer quelques jours de vacances chez mes vieux.

Quelle rigolade ! On se marrait à leurs dépends dès qu’ils avaient le dos tourné et on faisait tourner en bourrique les pedzouilles du coin.

On adorait poursuivre leurs moutons pour essayer de grimper dessus, bien sûr on ne les rattrapait jamais.

Ce qui nous faisait rire aux larmes c’était de mettre des pétards dans les bouses de vache. On revenait parfois complètement crottés ce qui rendait ma grand-mère hystérique.

Nous étions très cons, mais qu’est-ce qu’on se marrait.

Et puis un jour, en courant parce qu’on était coursé par une vache furax, Clara a glissé, elle est mal tombée et s’est cassé la cheville.

Je l’ai ramenée sur mon dos, ce n’était pas éprouvant, elle était légère comme une plume, elle était minuscule, un petit bout de femme.

Arrivés à la maison, nous ne sommes pas très bien faits recevoir, vous imaginez.

Moi j’ai pris une superbe claque de la part du grand-père et Clara s’est fait sacrément engueuler.

Ensuite on l’a emmenée à l’hosto où ils l’ont rafistolée, mais pas si bien que ça, c’était une mauvaise fracture, elle a continué à boiter.

Elle était toujours jolie, mais de guingois.

Ses parents ne voulaient plus qu’elle me voie, ils l’ont changée de lycée. Au début on arrivait à communiquer par les potes, mais ses vieux la menacèrent de déménager si elle continuait toute relation avec moi.

Elle céda, je ne la revis pas.

Je l’ai rencontrée par hasard quelques années après, en venant rendre visite à ma mère. Elle avait pris dix kilos, avait deux enfants en bandoulière, elle était mariée avec un gars du coin. J’ai eu du mal à la reconnaître.

Ce n’était pas seulement physiquement qu’elle avait changé, elle n’était plus la même, elle était devenue terne sans éclat, avait l’air de s’emmerder avec ses gosses. Nous avons échangé quelques banalités et je l’ai regardée s’éloigner en claudiquant, je regrettais ma Clara, celle de nos courses effrénées dans les montagnes.

Elle le regrettait peut-être aussi, ou bien est-ce qu’elle aurait préféré ne jamais m’avoir connu et marcher encore droit ? Ça je ne le savais pas.

Je vous parle d’elle parce qu’à l’époque où je suis rentré d’Israël, j’ai traversé une sorte de période désertique.

Je vivais à l’hôtel, pas un palace, mais pas un hôtel minable non plus.

Je me couchais tard, me levais tard, buvais beaucoup, je fumais aussi et pas que du tabac.

J’étais une sorte d’épave.

C’est à cette époque que je l’ai rencontrée.

Une femme extraordinaire qui me rappelait par certains aspects ma Clara.

Je l’ai vue pour la première fois dans un bistrot bien sûr, puisque je fréquentais désormais ces endroits avec fidélité.

Elle était assise au bar à siroter ce qui ressemblait à un verre d’eau, mais n’en était vraisemblablement pas un, étant donné son état visible d’ébriété.

Moi j’étais encore à peu près sobre, suffisamment en tout cas pour la remarquer.

Je la trouvais magnifique, je m’asseyais sur le tabouret libre à ses côtés.

Elle ne me jeta pas un regard, à vrai dire je n’étais pas sûr qu’elle fut capable de voir qui que ce soit, elle avait les yeux perdu dans l’abime de ses réflexions, sans doute assez floues.

Un regard bleu profond.

Elle partit peu de temps après, d’un pas incertain.

Je lui souhaitais d’arriver à bon port, elle ne se retourna pas. Il valait sans doute mieux qu’elle ne fasse pas de mouvement brusque.

Elle se dirigea de façon relativement digne jusqu’à la porte et disparut.

J’espérais bien la voir ressurgir de cette entrée, ce qu’elle ne fit pas.

Le lendemain je retournais dans le même bar, elle n’y était pas, j’étais extrêmement déçu et plongeais un peu plus profondément dans mon état sombre et apathique.

Je désespérais de la revoir, lorsqu’une semaine plus tard je l’aperçus, de dos. Cette fois-ci dans une boutique de Saint Germain des Près, je la reconnus tout de suite, son maintien, ses cheveux d’un brun presque noir tombant en cascades sur ses épaules.

Contrairement à mon habitude, je n’avais aucune idée de la façon dont je pourrais l’aborder.

Lorsqu’elle sortit enfin du magasin, je la suivis discrètement, en tout cas c’est ce que je croyais, de toute façon je n’avais rien d’autre à faire.

Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je la vis entrer une centaine de mètres plus loin, dans mon hôtel.

Je ne comprenais pas, si elle avait habité là j’aurais dû la remarquer plus tôt.

Elle parla au concierge et ensuite se dirigea vers les ascenseurs.

De plus en plus intrigué, je la suivis.

Elle s’arrêta à l’étage où se situait ma chambre, se dirigea vers celle-ci et s’arrêta devant la porte.

Elle se tourna vers moi, un grand sourire aux lèvres.

Je me dirigeais vers elle, l’enlaçais, ne cherchais plus à comprendre et l’entrainais dans ma chambre.

Le reste vous avez le droit de l’imaginer, mais je ne le vous raconterai pas.

En fait elle n’était pas aussi saoule qu’il semblait, le premier soir, mais suffisamment éméchée tout de même pour ne pas vouloir prendre le risque de se retrouver dans une situation qu’elle n’arriverait pas à contrôler.

Elle m’avait repéré dans la rue alors que je rentrais à mon hôtel la veille, elle m’avait suivi, elle connaissait le concierge, il avait accepté de lui donner le numéro de ma chambre contre toute éthique.

Elle n’en revenait pas de son audace, jamais elle n’aurait pensé être capable de faire une chose pareille, j’étais très choqué, nous en riions encore plusieurs mois après.

Comme avec Clara, nous avons ressenti une onde commune instantanée, cette fois-ci le sexe entrait en ligne de compte, mais ce n’était pas que cela, le coup de foudre existe, je l’ai rencontré.

Juliette venait de se faire larguer ce qui expliquait sa présence dans ce bar, cela ne faisait pas partie de ses habitudes.

Je revivais.

Elle était un cadeau du ciel, comme je n’en avais jamais eu auparavant.

Par moments je croyais rêver, je le craignais à vrai dire, je pensais me réveiller alors qu’elle aurait disparu dans les effluves de mon sommeil.

Mais non elle était là et bien là, cette brune magnifique. Elle était plus grande que Clara, plus athlétique, elle nageait tous les dimanches dans la piscine de la tour Montparnasse, un rituel qu’elle ne voulait manquer pour rien au monde et Dieu sait si j’essayais de l’en dissuader par différentes manoeuvres pour qu’elle reste au lit avec moi, j’étais son mauvais génie.

Je n’en croyais pas mes yeux, je pensais qu’elle finirait par se rendre compte de son erreur, mais au bout d’un an, elle continuait à écouter mes histoires rocambolesques.

Je lui ai tout raconté, tout sauf mon lien de parenté avec Emmanuelle, je ne pouvais pas prendre ce risque.

Elle était vendeuse dans une boutique de fringues du Quartier latin, c’est dans cette boutique que je l’avais vue le premier après-midi.

Je passais tous les soirs la chercher à la fermeture.

J’essayais de la persuader de lâcher son boulot, elle n’en avait plus besoin puisque j’étais riche.

Mais rien à faire, elle tenait à son indépendance, même si elle acceptait volontiers mes cadeaux et toutes les attentions dont je l’entourais.

Elle tenait aussi à garder le petit appartement qu’elle louait dans le onzième, même si la plupart du temps elle dormait dans ma chambre d’hôtel.

De son côté elle essayait de me convaincre de louer moi aussi, plutôt que dépenser tant d’argent pour une simple chambre, mais je tenais à mon anonymat, c’était ma ceinture de sécurité.

J’avais trente-sept ans, elle trente, notre aventure dura trois merveilleuses années, sans une ombre au tableau.

Un matin elle disparut.

Je revenais à l’hôtel avec un cadeau pour elle, Juliette avait remarqué des escarpins dans une vitrine, tout lui allait à ravir, j’étais sûr que ces chaussures seraient magnifiques sur elle, je voulais lui en faire la surprise.

J’entrais dans la chambre, le paquet derrière mon dos. Personne !

Je jetais le sac sur le lit, la cherchais de plus en plus affolé, cette chambre n’était même pas une suite, le tour en était vite fait.

J’étais sorti tout au plus un quart d’heure, je lui avais fait promettre de m’attendre, j’étais impatient de voir sa tête devant mon cadeau, il n’y avait aucune raison pour qu’elle soit partie.

Je descendis les escaliers quatre à quatre, n’ayant pas la force d’attendre l’ascenseur. J’interrogeai le concierge de l’hôtel, il m’informa qu’il l’avait vue sortir pendant que je m’étais absenté.

– Oui seule.

Dans les heures qui suivirent j’appelais tous les hôpitaux de la région, rien. Si elle n’avait pas eu d’accident c’est qu’elle s’était fait enlever, il ne pouvait y avoir d’autre explication. Quelqu’un avait repéré mon pognon et allait m’envoyer une demande de rançon ou bien mon père m’avait retrouvé et allait me faire payer une seconde fois ma trahison.

J’étais fou d’inquiétude et prêt à tout.

Mais tout quoi ? Que pouvais-je faire ?

Je ne pouvais pas prendre le risque d’aller voir les flics.

Elle ne m’avait pas parlé de sa famille et comme un con je ne lui avais rien demandé.

Elle ne m’avait pas non plus parlé de ses amis, je n’avais aucune piste.

Je n’osais pas bouger de peur que les ravisseurs n’arrivent pas à me joindre.

Ils n’appelèrent pas, mon père non plus.

Je dépérissais à vue d’œil, au bout de quelques jours j’étais devenu l’ombre de moi-même. Les employés de l’hôtel n’osaient pas me demander où elle était, ils ne pouvaient pas se montrer indiscrets, ils n’étaient pas mes amis.

Je replongeais dans mes enfers, la drogue, l’alcool, une épave à nouveau et aucune nouvelle.

À se demander si elle avait existé.

Je ne l’ai jamais revue.

J’ai voulu me suicider, je me suis raté, le propriétaire de l’hôtel n’a pas apprécié, une tentative de suicide dans ce genre d’établissement ça fait désordre.

Ils m’ont foutu dehors avec mes cliques et mes claques.

Je me retrouvais à la case départ.

Bien sûr je trouvais un autre hôtel sans difficulté, mais je n’avais plus la foi.

Je disparus dans les drogues diverses durant plusieurs mois. Je touchais le fond, je ne me levais que pour aller chercher ma dope.

J’étais stone vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Comme je buvais et me foutais tout ce que je pouvais trouver dans le nez ou dans les veines, j’étais malade comme un chien.

En voiture, je ne prenais pas la peine de m’arrêter pour vomir, j’ouvrais la porte, je gerbais sur la route et refermais sans ralentir, un porc.

Je revendais ma Lexus que j’avais achetée pour éblouir Juliette et récupérais une vieille bagnole pourrie auprès d’un de mes dealers qui avait eu pitié de moi, c’est dire l’état dans lequel j’étais, car ces types-là pratiquent rarement la charité.

Ce qu’il faut tout de même que vous sachiez c’est que l’argent de la vente avait fini dans sa poche pour payer mes doses.

Cette voiture était une porcherie ambulante, elle devint mon domicile lorsque je me fis mettre dehors du dernier bouge où je créchais, le patron en avait marre d’entendre ses employés se plaindre de la puanteur de ma chambre.

De toute façon, je n’avais plus de quoi payer. J’avais réussi à liquider tout mon fric en came.

L’avantage de ne plus avoir un rond, c’est que forcément on cherche comment en obtenir pour survivre.

Parce que mourir de faim, c’est bien joli comme ça sur le papier, mais je peux vous assurer que c’est long et pénible, il ne suffit pas de le vouloir, le corps est d’une résistance à peine croyable et je n’ai jamais trop été du genre à faire la grève de la faim.

Dieu sait si j’avais toutes les raisons de vouloir en finir, mais j’étais tellement défoncé que je n’avais même plus de sentiments, par contre quand j’ai été contraint d’arrêter la dope car je n’avais plus les moyens de continuer, j’étais tellement malade que là, j’ai vraiment cru que j’allais crever.

J’allais calancher à cause de cette saloperie et j’aurais donné n’importe quoi pour me défoncer à nouveau. Mais faute de munitions, je n’avais d’autre possibilité que d’arrêter.

Comme j’étais seul dans ma bagnole et que les passants n’en ont rien à foutre de ce qui peut arriver à un pauvre type obligé de faire de sa bagnole son panier comme un clébard, forcément j’ai fini par être sevré. Je n’étais absolument pas capable de me lever pour aller chercher quoi que ce soit et de toute

façon, j’avais pas un radis.

Après avoir failli clamser, je m’en suis sorti.

Une sorte de miracle, je crois que j’ai une résistance hors du commun.

Je me demande encore aujourd’hui comment cela a été possible, mais c’est un fait, un matin j’ai été capable de me trainer jusqu’à une réunion des Alcooliques Anonymes que j’avais repérée du temps de ma splendeur, en tout cas du temps où j’étais encore capable de repérer quelque chose.

C’est pas croyable ce qu’ils sont serviables ces gens-là.

Je n’avais pas mangé depuis des jours, ils m’ont donné un café avec des petits gâteaux. Aux petits soins, je vous dis pas, en plus je devais sentir le renard, ils ne m’ont même pas fait de réflexion.

Je me suis assis et je les ai écoutés déblatérer.

J’ai un peu roupillé aussi, parce que j’étais quand même pas en pleine forme. Y en a un qui m’a touché doucement l’épaule parce que je ronflais tellement fort qu’ils ne s’entendaient plus. Mais pas agressif ni rien.

La deuxième fois je suis venu pour becter je ne vous le cache pas et parce qu’il y faisait chaud aussi, car dans ma voiture y avait plus d’essence alors pour le chauffage vous repasserez.

Et puis je me suis habitué. Entre-temps j’avais trouvé une douche municipale et ils m’avaient indiqué un centre de la Croix rouge.

Ils sont formidables tous ces gens, ils m’ont sauvé.

J’ai réussi à me sortir de la dope et de l’alcool, ça a mis des mois, mais j’y suis arrivé, j’étais même assez fier de moi.

J’avais trouvé un petit boulot pour survivre, rien de passionnant, mais je pouvais bouffer à ma faim au moins.

Bon enfin tout ça n’était pas très brillant.

Mon instinct de survie est revenu à la charge.

La première chose à faire était de me saper correctement, dès que j’ai eu suffisamment de pognon je suis allé me renipper.

J’avais eu une nouvelle idée.

À jeudi 😉 CS

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