Voici le dixième épisode du Manège enchanté. Dans le neuvième épisode Alexandra révèle une partie de son passé, l’emprisonnement de son père et son sentiment de culpabilité pour l’avoir abandonné.

Je me retrouvais donc avec un bébé sur les bras et aucun mode d’emploi.

Après m’être fait jeter dehors comme un malpropre par ma mère, mon père est entré en scène.

La première chose qu’il a faite a bien sûr été de bloquer mon compte, aidé en cela par ma douce et tendre, mon sex-appeal ne faisait plus le poids face à son amour maternel.
J’étais sans un sou.

J’ai commencé par aller dans une église, vieux réflexe chrétien. J’ai été bien accueilli, le curé avait quelques ressources pour les déplumés dans mon genre. J’ai pu acheter du lait, un biberon et quelques couches. Coup de chance le prêtre avait des ouailles dévouées qui savaient prendre soin d’un bébé, contrairement à moi.
Je devais trouver au plus vite un emploi.
Un brave type m’embaucha dans une épicerie du coin. Nous dormions ma fille et moi dans la voiture.
Au bout d’une semaine avec ma paye je pus prendre une chambre dans un hôtel minable, je tenais à l’œil les cafards qui menaçaient d’établir résidence dans le panier qui servait de lit à ma fille. Après deux semaines, je commençais à comprendre les principes de la paternité. Nous faisions connaissance avec Ambre.
Maxime qui m’employait me permettait de la laisser dans l’arrière-boutique dans son panier, elle dormait à côté des congélateurs et réfrigérateurs qui servaient à stocker la marchandise, elle s’endormait au son du ronronnement de l’électroménager.
Elle était belle comme sa mère, tout le monde était en admiration devant elle, moi le premier.
Nous étions presque heureux, en quinze jours j’avais pris mes marques et je sentais que je pourrais m’en sortir.

Mais voilà c’était sans compter avec la pugnacité de mon père, qui mit toutes ses relations en action pour retrouver sa petite-fille.
Il débarqua avec ses sbires dans la boutique à l’heure de la fermeture, il menaça Maxime de tout casser s’il faisait le moindre geste pour me défendre et ses hommes de main m’entraînèrent dans l’arrière-cour où ils me passèrent à tabac avec la plus grande dextérité et m’enlevèrent ma fille.
Ils m’auraient tué bien sûr, commandités par mon père, si Maxime n’avait pas appuyé sur le bouton sous sa caisse qui servait à prévenir les flics.
Ils arrivèrent rapidement mais mon père eut le temps de fuir avec ma fille et mes bourreaux.
Maxime me récupéra dans un sale état, il m’emmena dans l’hôpital le plus proche où je restais en réanimation plusieurs jours, j’avais un bras et une côte cassés en prime.
Je souffrais le martyre à chaque respiration, mais je m’en foutais complètement au contraire cela me faisait presque du bien, je pensais moins à ma fille et à ma stupidité.

Comment avais-je pu être assez bête pour penser qu’il me foutrait la paix ?
Quel con ! J’avais tout perdu, j’étais fou de rage contre lui, contre moi, j’étais totalement désespéré, je savais que je ne la reverrais pas et tant mieux pour elle, car elle n’aurait pas à s’encombrer d’un connard de mon espèce.
Je restais dans cet état d’apathie plusieurs semaines. Maxime me recueillit me logea dans un petit local au-dessus de sa boutique, personne n’avait jamais été aussi gentil avec moi, jamais !
J’étais sidéré, je regrettais presque d’avoir aussi peu de moralité.
Je n’étais pas capable de réagir je souffrais trop, je n’étais pas en état. Il fit preuve d’une patience infinie. Il attendit que je me remette, il me nourrit, me retapa, s’occupa de moi comme une mère. Je découvrais que les Hommes étaient capables de compassion, je n’en revenais pas.

Lorsque je fus remis physiquement, je remerciais Maxime de tant de gentillesse et le débarrassais de mon encombrante personne en prenant le premier train pour Paris.
Je lui offrais ma voiture en supposant qu’il la revendrait sans doute faute de pouvoir l’entretenir, c’était un vestige de ma vie passée. Il commença par refuser, mais devant mon obstination finit par céder en se confondant en remerciements, ce qui était un comble.

Je supposais que l’éloignement m’aiderait à oublier, je me trompais bien sûr, mais l’instinct de survie fut le plus fort, je repris mes activités.
Travailler honnêtement, ça allait cinq minutes, j’avais besoin de m’éclater un peu, c’était le seul moyen pour que le souvenir de mes jours passés avec ma fille me fasse moins mal.

Je faisais les petites annonces pour trouver des idées.
Une offre d’emploi dans la finance attira mon attention.
Une société de gestion de patrimoine recherchait un commercial pour fourguer ses produits financiers, ça m’irait comme un gant.
Je me présentais dès le lendemain à un entretien d’embauche dans le quartier des banques à Paris.
Un endroit prestigieux fait pour moi, il en mettait plein la vue. Dès que j’entrai dans ce lieu chargé d’histoires de fric, je fus ému.
Je sentais que j’allais faire de grandes choses.
J’étais animé d’une nouvelle rage, mon désespoir me poussait à une vendetta que je ne songeais pas à contrôler.
À moi Paris !
Par chance j’avais trouvé un magasin de vêtements d’occasion, je pus m’acheter un costume une chemise et des pompes qui faisaient illusion, je faisais l’impasse sur la cravate, ras le bol de cet appendice ridicule, j’espérais que mon charme suffirait à faire oublier ce détail.

Ne souriez pas comme ça, c’est blessant à la fin !

Je fus reçu par la directrice des ressources humaines, je vous passe les détails, vous commencez à avoir l’habitude, je passais avec succès les entretiens multiples, mon diplôme de compta fit la différence avec les autres candidats, ma tchatche fit le reste.
J’étais étonné après toutes ces années, qu’un être aussi dénué de moralité que moi et tellement malhonnête, puisse inspirer autant confiance.
Enfin bref j’étais dans le Saint des Saints.
Le Graal en quelque sorte.
Des bureaux somptueux aux tapis épais, dans le quartier le plus chic de Paris, même les secrétaires donnaient l’impression d’être sapées par Vuitton ou Chanel, j’en prenais plein les mirettes.

Je commençais par être mis au courant par un employé assez charmant, qui avait tout l’air de vouloir me séduire.
Pourquoi pas ?
Je n’avais jamais tenté l’expérience, mais après tout, cela pouvait se révéler intéressant à plusieurs titres.
Et puis je n’allais pas commencer ma carrière en vexant celui qui allait m’apprendre le métier.
Damien se révéla adorable, je ne regrettais pas mon choix.
J’emménageais assez rapidement chez lui, ce qui étant donné ma situation financière et mon état d’une façon générale, me semblait parfaitement adapté.
Il m’apprit les règles du métier, je lui expliquais comment les détourner.
Nous formions un duo insubmersible.

Le principe est tellement simple que je me demande pourquoi nous sommes si peu nombreux à tenter notre chance.
Une fois que Damien m’eut formé, je fus assigné à un poste de commercial.
Au départ je travaillais en binôme, puis quand les clients se furent habitués à moi, je me lançais en solo.
Pour le commun des mortels, le principe capitaliste est assez basique, réussir à aller jusqu’à la fin du mois sans se retrouver interdit bancaire et pour cela faire appel à des instituts de crédit plus ou moins regardant, moins si possible.
Mais pour l’autre partie de la population moins nombreuse certes, mais beaucoup plus intéressante pour les instituts financiers, celle qui a du fric sur son compte, celle qui place tout cet argent dont elle ne sait quoi foutre, pour cette caste privilégiée le capitalisme signifie gagner encore plus d’oseille.
Eh bien moi je savais comment et le plus incroyable, c’est que ces gens pleins aux as écoutaient ce que je leur disais.

” Bonjour Madame Tartanpion, vous allez bien ? Le petit a fait ses dents ?
Bonjour Monsieur Duchemin, j’ai un cigare qui devrait sacrément vous plaire.
Bonjour Monsieur Duschmoll pas de problème de personnel en ce moment ? Oui je sais la crise tout ça, dites donc vous avez payé beaucoup d’impôts l’an dernier, mais oui je peux y remédier, ah Monsieur Duschmoll, je ne peux pas vous laisser manquer une occasion pareille, un rendement comme celui-ci ne se refuse pas, je vous en mets…..Combien ? Très bien Monsieur Duschmoll vous verrez, vous ne le regretterez pas.
Oui Madame Tiparton, je peux vous assurer qu’avec ce placement vous pourrez payer un beau mariage à chacune de vos charmantes filles, etc, etc…”

Pendant trois ans, j’ai utilisé avec succès les méthodes de mon maître Charles Ponzi, ce petit émigré italien qui sévit au début du vingtième siècle.
Il inventa la chaine de Ponzi ou chaine pyramidale.

Je vous explique c’est très simple, vous proposez un placement juteux à des clients avides de fric, vous les avez mis en confiance bien sûr, en les conseillant précédemment sur de bonnes vraies affaires qui leur ont fait gagner un paquet de pognon.
Le client repu et confiant vous suit aveuglément lorsque vous lui proposez un nouveau placement encore plus juteux que les précédents et qui lui permettra en toute légalité de moins engraisser le Fisc, c’est du moins ce que vous lui laissez croire.
Il fait un gros chèque, vous lui faites un faux reçu et vous déposez l’argent sur votre compte en suisse.
J’avais bien retenu la leçon apprise grâce à Emmanuelle.
Vous allez m’opposer qu’il risque de s’en apercevoir.

Que nenni, car je n’avais pas qu’un client, j’avais tous ceux que la boite me confiait à longueur d’année et comme j’étais un type sérieux et travailleur, les pigeons venaient vers moi et je les accueillais avec entrain compensant ainsi l’absentéisme latent de mes feignants de collègues.
Oui j’étais très apprécié de ma hiérarchie.
J’avais donc un cheptel appréciable.
Les premiers mordant à l’hameçon, pratiquaient volontiers le prosélytisme et comme le monde du flouze est un microcosme, ils se parlaient dans les soirées mondaines et faisaient le boulot pour moi.

− ” Cher ami avez-vous entendu parler de ce nouveau placement mirifique ? Non ? Allez donc voir mon chargé de gestion de patrimoine chez Dupont, vous y allez de ma part, vous serez très bien reçu. Vous verrez c’est un charmant garçon qui ne ménage pas sa peine pour nous enrichir ha ha.
Encore une petite coupe de champagne ? ”

Paf, l’oiseau était presque dans la cage.
Tout ce joli monde venait me donner de plein gré son argent.
Vous êtes d’accord si je vous dis qu’au début les instituts de placements ne versent rien à leur client ?
C’est lui qui règle l’addition, le pognon il est censé le toucher au bout de quelque temps en fonction des cours fluctuants.
Entre temps vous lui donnez des nouvelles de ses petits.

À cet effet j’avais conçu de très beaux formulaires très richement décorés, qui inspiraient toute confiance.
Je m’étais donné beaucoup de mal côté esthétique, je n’étais pas mécontent de moi.

À la fin du temps imparti par la règle du jeu, certains clients veulent entrer en possession de leur pognon et des intérêts, pas de problème tant que les malins qui récupèrent leur fric sont beaucoup moins nombreux que les oies blanches qui vous le laissent toujours en toute confiance, pour le placer sur un autre jeu d’argent qui selon vous est tout aussi juteux, voire plus.

Vous gardez toujours un peu de fonds pour rembourser les frileux et avec le reste vous vivez royalement.

Le manège enchanté, tant qu’il tourne vous n’avez rien à payer et vous vivez sur l’argent des riches.

Le truc c’est de ne pas se faire gauler par la hiérarchie.

Mon Damien y veillait, puisque son boulot consistait à vérifier les comptes des commerciaux. Une sorte de surveillant si vous voulez, inutile de vous dire qu’il était ravi de me surveiller de près.
Je ne sais pas si vous avez eu un jour, ce sentiment de toute-puissance que j’ai éprouvé durant toutes ces années.
Berner les maîtres de l’Univers, quel pied !
J’étais richissime et intouchable.
Nous faisions des fêtes à époustoufler le Tout-Paris, c’est là que fut notre erreur, péché de vantardise.

Les gens sont jaloux, que voulez-vous que je vous dise, ils ont commencé à parler de nous, à médire.
” Ces deux employés d’une société de gestion de patrimoine, comment peuvent-ils mener un tel train de vie ? Ils gagnent pas mal d’argent d’accord, mais à ce point ? C’est douteux. ”
Des homophobes quoi !
De là à nous dénoncer, il n’y avait qu’un pas.

J’ai réussi à me tirer avant la catastrophe et cette fois-ci j’avais été plus malin que la précédente, mon pognon était à l’abri bien au chaud.

Je suis parti me mettre au vert en Israël, pays qui se montrait réticent à extrader les ressortissants français en indélicatesse avec leur mère patrie.

J’abandonnais Damien avec un certain regret.

À jeudi 😉 CS

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